Mission Samoyède

Blog consacré à la Mission Samoyède (1940-1945) et à son initiateur, le Baron Paul-M.G. LÉVY (1910-2002)

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2005/11/10

10/16 - Hommage de M. Christian Laporte

Monsieur Christian LAPORTE est journaliste à la rédaction du journal "Le Soir".

Il y a 27 ans, je rencontrais pour la première fois Paul Lévy. Pour le passionné d'Histoire contemporaine et l'aspirant journaliste que j'étais, un nom un peu mythique devenait chair. Nos rapports furent d'abord ceux du maître et de l'élève. Puis ils devinrent de plus en plus confraternels comme en atteste une dédicace retrouvée dans "Le défi", un livre de 1985 qui raconte son passage par les geôles de Saint-Gilles et l'enfer de Breendonk, relu il y a quelques jours.

C'est que même si l'on n'eut plus le bonheur de découvrir périodiquement ses contributions si bien ciselées tant du point de vue de la langue que du fond sous la rubrique "Faits et opinions" à la "une" du Soir, le professeur Paul Lévy était resté journaliste dans l'âme. Et l'homme de micro mais aussi de plume aimait confronter ses points de vue, sa vision de l'actualité à celle de ses nouveaux collègues, à ceux des générations montantes. Précision : anticonformiste invétéré, il battait souvent celles-ci sur le terrain de la modernité et du progrès. On retrouvait somme toute le rebelle des années trente qui n'appréciait guère qu'il fallait se situer dans un pilier politique, dans un univers idéologique puisqu'à ses yeux, l'homme ne pouvait être réduit à une couleur, à une opinion, à une conviction. Et donc que la vérité était plurielle. Au lendemain de la seconde guerre, alors qu'il aurait pu gravir nombres d'échelons hiérarchiques à l'I.N.R. pour autant qu'il se fût inscrit dans une ligne politique précise, entendez qu'il se soit bien "encarté", son esprit d'indépendance l'amena à se muer en pionnier de la construction européenne.

Mais même après le Conseil de l'Europe et après le parcours académique, à Strasbourg et à Louvain, la flamme de l'informateur était encore très vive. Le journalisme, c'était la passion de sa vie à côté de celle qu'il nourrissait pour sa famille. L'attachement à ce qui fut son premier métier, il nous le transmit tant dans ses cours sur la sociologie de l'information que dans son fameux séminaire de questions d'actualité. Fameux, il l'était assurément en raison de sa grande ouverture. Et de la qualité exceptionnelle de ses invités. Semaine après semaine, ceux qui occupaient le devant de la scène se retrouvaient devant les jeunes apprentis-journalistes ébahis que nous étions. Sans œillères, ni présupposés, le séminaire de Paul Lévy nous permit de nous confronter à bien d'autres horizons que le monde catholique. Il était somme toute à l'image de son infatigable animateur.

Car Paul Lévy a toujours été un homme de carrefours. Et un jeteur de ponts. Ce qui plaisait à ceux qu'il recevait. Nous avons, par exemple, gardé le souvenir d'une bonne rencontre avec feu André Cools, alors au faîte de sa gloire et de son pouvoir politique. La dimension humaine était aussi bel et bien présente : la dernière séance du séminaire ne se déroula non pas dans les austères locaux de la Van Evenstraat louvaniste mais à la ferme d'Enée, au domicile des Lévy où son épouse Simone et lui-même avaient mis les petits plats dans les grands pour bien recevoir les students. A cette occasion, on découvrit que notre professeur au passé d'étudiant remuant avait aussi des talents de chansonnier. Son adaptation du "pou et de l'araignée" était d'autant plus interpellante qu'il avait adapté le texte à nos passions personnelles, peu ou prou coupables. Et de nous retrouver à notre tour dans un collimateur très respectueux de nos engagements politiques et sociaux.

La sortie de l'université constitue pour beaucoup d'étudiants la fin d'un chapitre qu'ils s'empressent de clôturer le plus vite possible. Dieu merci, ce ne fut pas le cas pour celui qui vous parle, toujours très intrigué, faut-il vous le dire ? , par l'étonnant parcours pluraliste de Paul-M.G. Lévy. Dans la Belgique des piliers, de la "verzuiling", il nous parut intéressant d'approfondir la question. Notamment à propos de l'Union démocratique belge (U.D.B.), ce rassemblement des progressistes d'avant la lettre auquel le professeur adhéra et dont il fut un très météorique et éphémère député de Nivelles, le 17 février 1946. Paul Lévy tira, en fait très vite, les conséquence de l'échec électoral. Car c'en fut un : alors que des hommes pleins de bonne volonté avaient voulu réformer la vie politique en envoyant par le fond les divergences philosophiques et religieuses au profit d'un projet de société travailliste, l'électeur belge décida de retourner très vite à ses vieilles habitudes. La tatouille, comme l'expliqua celui à qui nous rendons hommage aujourd'hui, lui imposait décemment de se retirer. Paul Lévy eut cette sagesse. Petite parenthèse, d'autres élus eussent, sans doute, organisé rapidement leur reconversion politique, attirés par les avantages de la fonction parlementaire. Ce ne fut point le cas de Paul Lévy.

Retour à nos contacts : le mémoire sur l'U.D.B. et la façon dont la nouvelle formation avait été ostracisée par la presse traditionnelle n'allait jamais voir le jour car notre intégration progressive au sein de la rédaction du Soir empêcha sa réalisation finale. Qu'à cela ne tienne, Paul-M.G. Lévy finit par s'y résoudre, nous entraînant plutôt, toujours très enthousiaste, dans ses nouveaux projets. Pacifiste depuis toujours, le professeur Lévy voulut inciter le monde universitaire à s'engager davantage pour un environnement moins guerrier. Les Journées universitaires de la paix allaient en constituer un annuel point d'orgue.

En même temps, le professeur déploya de plus en plus d'énergie pour la mise en valeur du Mémorial national de Breendonk. Une nécessité à ses yeux car la "bête immonde" n'avait pas rendu son dernier souffle : non seulement, la droite extrême progressait dangereusement en Flandre mais, en Belgique francophone aussi, des groupuscules néofascistes émergeaient dangereusement. D'autres que moi on évoqué ce combat pour la mémoire. Je tenais néanmoins à le rappeler brièvement moi aussi car ce fut une pierre d'angle de la dernière partie de sa vie. Lorsqu'un coup de pouce médiatique s'imposait, Paul-M.G. Lévy interpellait ses anciens pour qu'ils l'épaulassent dans ses démarches. Un jusqu'au-boutisme souvent payant même si le professeur, quoique rallié au fédéralisme, se posait énormément de questions à propos de l'avenir du pays.

Je terminerai cette intervention en évoquant, précisément, le patriote qu'était Paul Lévy. Non point de la classe de ceux qui ont l'esprit obtus et étroit, repliés sur leur pré carré mais un citoyen fier de son pays et désireux de l'inscrire toujours dans de plus grands ensembles. Comme l'Europe puis comme le monde, voire comme l'univers. Car Paul Lévy était de Gembloux, de Wallonie, de Belgique, d'Europe et finalement du monde et de l'univers … Né à la rue Keyenveld à Ixelles, il enseigna à Louvain et termina sa vie ici aux marches du Namurois. Tout un symbole … encore renforcé par deux grandes distinctions nationales récentes. La remise de la décoration du Grand Officier de l'Ordre de Léopold et, davantage encore, celle des lettres patentes de son anoblissement par S.M. le Roi Albert II furent pour nous les dernières occasions de revoir notre maître et confrère dans un contexte aussi solennel qu'officiel : ces deux fois-là, au Cabinet de la Défense, rue Ducale, et au château de Laeken, nous fûmes surpris par la tranquille assurance mais aussi par l'émotion réelle et sincère de celui que l'on honorait. De quoi nous conforter définitivement dans notre volonté de reprendre le flambeau de la mémoire. Pour la Belgique mais davantage encore pour toutes celles et ceux qui comme Paul-M.G. Lévy n'ont jamais douté des vertus de la liberté et de la démocratie dans le respect intégral des idées d'autrui. Somme toute, appliquant réellement le propos de Voltaire, Paul Lévy ne partageait pas nécessairement les idées de ses interlocuteurs mais jusqu'à ces derniers mois, il s'est battu pour qu'ils puissent les exprimer. Merci M. Lévy …
Textes et photos extraits du
Bulletin du Cercle royal 'Art et Histoire' de Gembloux - n° 34/2002