Mission Samoyède

Blog consacré à la Mission Samoyède (1940-1945) et à son initiateur, le Baron Paul-M.G. LÉVY (1910-2002)

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Lieu : 1050 - Bruxelles/Brussel, Rue du Châtelain - Casteleinstraat 46, Belgium

R.U.S.R.A. - K.U.I.A.D. Royale Union des Services de Renseignement et d'Action asbl 410 841 718 = Koninklijke Unie der Inlichtings- en ActieDiensten vzwd 410 841 718

2005/11/21

M.S. 4-8 : Mise en place de Samoyède en territoire occupé

Le projet de Paul Lévy prend enfin forme. En ce mois de mars 1943, les autorités belges ont mesuré l’importance d’une information rapide concernant les événements se déroulant en pays occupé. Pour Paul Lévy, le triomphe est total. Mais il n’en sait rien. Si le gouvernement Pierlot l’a compris, c’est parce que l’information est devenue pour lui d’une impérieuse nécessité.

En effet, depuis le 9 février 1943, une radio, la R.N.B/ B.N.R.O. (Radio Nationale Belge/ Belgische Nationale Radio-omroep) émet sur la grille des programmes de la B.B.C. (cfr note 21). Elle est placée sous l’unique responsabilité du gouvernement.

Nous l’avons vu, les émissions de la R.N.B. ont évidemment pour but de rétablir le contact avec la population belge et de l’informer sur la situation, mais surtout de préparer l’opinion publique à la politique de redressement et de reconstruction qui sera menée après la Libération. Comme toutes les installations techniques de l’Institut National de Radiodiffusion (I.N.R.) à Veltem avaient été détruites, il fallait envisager la construction clandestine en territoire occupé de stations d’émissions radiophoniques dont le gouvernement pourrait disposer dès la libération du territoire. Une des tâches de la R.N.B./B.N.R.O. consistera donc également à organiser des émissions locales. Cette mission périlleuse est confiée au groupe de résistance clandestine « Samoyède ».

NOTE :
(21)
La R.N.B. émet sur la grille des programmes de la B.B.C. juqu'au 16 mai 1943, date à partir de laquelle l'émetteur de Léopoldville sera rendu opérationnel.


.1. - Fiche d’identité de la mission Samoyède

Conception de la mission
- Antoine Delfosse - Ministre de l’Information à Londres.
- Paul M.G. Lévy - journaliste de l’I.N.R., parvenu à Londres en 1942 après sa libération du camp de Breendonk.
Bureau d’exécution à Londres
Bureau du Political Warfare Executive au sein de la Sûreté de l’Etat.
Agent d’exécution
Capitaine A.R.A. Frédéric Veldekens, parachuté le 12 mars 1943 sous le nom de « Samoyède » et reparti pour Londres en juillet 1943.
Direction générale
- Frédéric Veldekens alias Samoyède 1.
- Paul Mertens alias Samoyède 2, arrêté en février 1944 et abattu à Flossenburg le 15 mars 1945.
- Jacques Veldekens alias Samoyède 3 qui assura le succès final de l’opération.
Direction technique radio
François Landrain, chef technicien de Radio-Schaerbeek.
Direction culturelle radio
Jan Boon, directeur général du N.I.R.
Direction technique cinéma
Herman Thielemans
Direction technique presse
Jean Wayers, directeur de la fédération des imprimeurs de Belgique.
Opérateurs sans-fil
- Léon Bar, alias Ping-Pong 1, parachuté le 16 avril 1943, arrêté et fusillé par l’ennemi le 10 février 1944.
- Roger Tytgat, alias Ping-Pong 2, Gratiano ou Marcel Jacquet, parachuté le 15 septembre 1943.
- Raoul Dubois alias Ping-Pong 3, chef technicien à la Régie des T.T., agent Samoyède vers la mi-décembre 1943, arrêté le 30 janvier 1944.
- Camille Detremmerie alias Ping-Pong IV, chef de laboratoire dans une entreprise radio de Bruxelles, arrêté le 30 juin 1944.
- Léon De Winter (lieutenant A.R.A.), alias Polka, parachuté le 2 juin 1944, tué en opérations militaires en décembre 1944.


Le gouvernement belge de Londres confie également à trois administrateurs de l’ex-I.N.R., rentrés en Belgique, Messieurs Jan Boon (Directeur général des émissions flamandes du N.I.R.), Pierre Clerdent (Secrétaire du ministre Delfosse et président du Comité permanent de l’I.N.R.) ainsi que Julien Kuypers (Secrétaire général de l’Instruction publique), les préparatifs de la résurrection de la radio nationale (cfr note 22).

Nombre de collaborateurs permanents ou occasionnels : environ 300 intégrés
· dans les équipes de construction
· dans les équipes de garde
· dans les équipes de parachutage
· dans les équipes de liaison sans-fil avec Londres
· dans les équipes de courrier
· dans les équipes de refuges
· dans les équipes de réalisation de faux documents

Tableau d’Honneur :
- 11 morts - fusillés ou décédés en captivité.
- 58 agents arrêtés et emprisonnés par l’ennemi.

NOTE :
(22)
Tous trois furent désignés par un arrêté secret du gouvernement belge de Londres. Représentant l’expression de la R.N.B, ils sont dès lors priés de se mettre en contact avec le réseau Samoyède. Selon les souvenirs de P. Clerdent, leur mission n’est pas de contrôler, mais bien de conseiller et d’informer. Leur contact ? F. Landrain essentiellement. (d’après interview du Comte Pierre Clerdent réalisée à Beaufays en date du 27 mars 1998).


2. - Une population mongole pour nom de code

Le nom de cette mission évoque celui d’une population mongole de langue finnoougri-enne, les Samoyèdes (cfr note 23). Eleveuse de rennes, cette peuplade est répartie sur un vaste territoire compris entre l’Oural et l’Ienisseï dans l’Arctique sibérien. C’est donc essentiellement sur les caractéristiques physiques de Freddy Veldekens (son faciès et surtout ses yeux légèrement bridés, caractéristiques proches de celles de ce peuple) que cette dénomination est inspirée aux services anglais comme nom de code pour ce nouveau réseau.

NOTE :
(23)
On désigne par le nom de Samoyèdes plusieurs groupes ethniques (Nenets, Enets, Nganassan, Selkoup). Prenant la langue comme critère de classification, Castren (XIXe s.) a divisé les Samoyèdes en trois groupes : Yourak, Tawgi, Ienisseï-Samoyèdes (Ostiak). Samoyède est aussi le nom d’une race de chien originaire du nord-est de la Sibérie ; utilisé comme chien de traîneau, chien de berger, chien de garde et chien de compagnie.


.3. - Freddy Veldekens : Samoyède 1

Freddy Veldekens est gérant d’une plantation de caoutchouc au nord de Sumatra lorsqu’il reçoit, fin mars 1941, un ordre de mobilisation du gouvernement belge à Londres. Il part le 1er avril avec un cargo hollandais et arrive à Liverpool le 10 juin 1941. Il est alors enrôlé dans une unité blindée. Mais préférant s’engager davantage, il entre dans le service secret et suit une formation pendant trois mois. Fin février 1943, son instruction est terminée.

Le nouvel agent apprend l’objectif de sa mission quelques jours avant son départ pour la Belgique : il devra s’occuper de radio, de presse et de cinéma et notamment organiser un réseau d’émetteurs en pays occupé afin qu’ils puissent émettre dès la libération du pays. Mais, s’il est décidé à agir et à se battre pour son pays, Veldekens ne connaît que peu de choses en matière de radio ; de plus, il ignore tout des prémices de cette entreprise, des accords déjà passés entre Paul Lévy, François Landrain, Frans Mertens etc. et si ces derniers sont toujours vivants ou arrêtés. Il accepte néanmoins la prise en charge de cette mission. On lui délègue dès lors, le 8 mars, un spécialiste de la B.B.C. qui, en trois jours, à raison de 12 heures quotidiennes, lui enseigne les rudiments à connaître en matière radiophonique. Une fois prêt, il reçoit avec son ordre de mission, une liste des personnes à contacter sur place. Comme signe de reconnaissance, une pièce de 25 centimes lui est remise.

« Fielding » - nom de Freddy Veldekens pour les services anglais - est parachuté dans la nuit du 12 au 13 mars 1943. Il porte, dès ce jour, le nom de code de la mission qui lui a été confiée : SAMOYEDE.

Le parachutage est donc un succès, Freddy Veldekens retrouve enfin la Belgique. A` cette heure, sa première préoccupation est celle de connaître sa position géographique. Désorienté, il teste les passants qu’il rencontre par un « Goeien Morgen » : pas de réponse. Par contre, on lui rend la politesse d’un « Bonjour ». Il comprend dès lors qu’il se trouve à la frontière linguistique entre Halle et Enghien. Il gagne donc Bruxelles en prenant soin de ne pas emprunter son ancien quartier où il pourrait être identifié.

A` peine arrivé, il épluche la liste de contacts transmise par Paul Lévy. Il rencontre dans un premier temps François Landrain et lui expose la partie technique de la mission que ce dernier aura à réaliser. A` ce moment, Freddy Veldekens ignore qu’il a affaire au Directeur technique de Radio-Schaerbeek d’avant-guerre. Il ne l’apprendra que quelques jours plus tard. François Landrain lui assure que l’installation clandestine d’une station unique capable de couvrir l’ensemble du territoire le jour de la Libération est chose impossible, et ce d’un point de vue technique, en raison de l’encombrement et du matériel hautement spécialisé nécessaire. Il estime également que la libération de l’ensemble du territoire ne se fera pas en un jour, mais par étapes. Il est donc décidé d’établir huit stations de radiodiffusion. Resteraient les emplacements exacts à trouver. Landrain a son idée... L’ancien Directeur de Radio-Schaerbeek s’interroge déjà sur les conditions de fonctionnement de ces futurs émetteurs : il faut penser à adjoindre, pour chacun d’eux, une source électrique autonome. La chose n’est pourtant pas aisée en temps de guerre, mais cela est rendu nécessaire en cas de coupure de courant ou de destruction des centrales électriques. En outre, une installation sans-fil annexe devra être prévue à Bruxelles pour assurer la future liaison entre ces différents postes d’émission et leur donner les directives nécessaires.

Freddy Veldekens doit aussi préparer l’arrivée du « pianiste » Léon Bar (cfr note 24), dit Ping-Pong I. Il faut en effet de toute urgence trouver un logement sûr et prévoir divers lieux d’émission pour ce télégraphiste. Madeleine Vinck, aidée de Jean Crèvecoeur et Gaston Masereel, coordonnent cette partie du projet aux côtés de Freddy Veldekens.

Samoyède 1 prend également contact avec Jan Boon (qui accepte d’être informé mais ne désire pas agir activement dans le mouvement ). L’ancien Directeur général des Emissions flamandes et nouvellement représentant de la R.N.B. en Belgique occupée est néanmoins à l’initiative de la partie journalistique et culturelle de la mission, une tâche qui sera préparée par une équipe d’anciens de l’I.N.R.

Freddy Veldekens rend visite à Frans Mertens qui deviendra le premier adjoint et le chef suppléant du réseau et qui lui succédera lors de son retour à Londres.

Charles Blaze, agent de police à Bruxelles - déjà intégré dans le noyau mis en place par Paul Lévy - est à son tour contacté par Freddy Veldekens. Il lui fournit, lui aussi, de nombreuses adresses et renseignements utiles.

Peu après, Veldekens a une entrevue avec son cousin, Edouard Binard. Ce dernier est ingénieur de la S.B.R. et a dirigé avant guerre la firme de construction de récepteurs de radio Le scarabée d’or. Ce dernier propose à l’envoyé de Londres, de fabriquer toutes les grosses selfs d’émission ainsi que les supports pour les cristaux de quartz. Professionnellement bien introduit dans le milieu des techniciens radio, il fera aussi fabriquer des transformateurs d’alimentation.

Après de nombreuses hésitations, Freddy Veldekens prend contact avec sa famille. En effet, les risques sont importants. Disparu depuis trop longtemps de l’environnement familial, il ne peut, par sa présence, qu’éveiller les soupçons dans le voisinage : la dénonciation se cache à chaque coin de porte. Autre point de méfiance, sa famille est léopoldiste. A` cette époque, on continue à tenir les léopoldistes pour favorables à une certaine collaboration. Comment fallait-il réagir ? Ne valait-il pas mieux garder sa venue sous silence et conserver l’anonymat ? Les événements se bousculent malgré lui puisque sa physionomie (qui avait déjà inspiré les services anglais) le trahit : il est reconnu par des amis qui ne peuvent s’empêcher d’en avertir son père. Le secret de sa présence étant percé, il accepte de revoir ses proches. Il comprend alors que l’on pouvait continuer à manifester son opposition à ceux qui s’obstinaient à condamner la capitulation du 28 mai par Léopold III, sans pour autant se rallier aux idées colportées par le nazisme (cfr note 25). Il leur accorde donc toute sa confiance, sans pour autant leur dévoiler le motif réel de son retour au pays.

Pourtant, une coïncidence assez providentielle se présente à ses yeux: son frère Jacques habite la même rue que Frans Mertens, et même l’appartement en vis-à-vis. Des contacts pourraient donc se nouer entre eux en toute discrétion. Mis au parfum, Jacques Veldekens accepte d’intégrer le réseau et est nommé Samoyède 3. Dès cet instant, il devient la doublure de Frans Mertens. Sa participation active à la mission ne doit pourtant prendre acte qu’en cas d’arrestation de Frans Mertens.

Tout paraît bien structuré, la toile est solidement tissée : le rôle de Freddy Veldekens s’achève. De plus, le terrain devient de plus en plus dangereux pour sa sécurité et pour celle du réseau qu’il vient de mettre en place. Frans Mertens assure à présent la succession, François Landrain accepte de prendre les rênes de la partie technique (cfr note 26), tandis que chaque agent suit les premières instructions données. L’heure du départ est proche. Les contacts pris, les terrains de parachutage repérés, c’est avec une prolongation d’un mois sur le temps imparti à sa mission que Freddy Veldekens prend le chemin du retour via la Suisse à la mi-juillet 1943. Le 16 novembre, il est à nouveau en territoire britannique.

NOTES :
(24)
Léon Bar est parachuté dans la nuit du 16 au 17 avril 1943. Il sera surpris en cours d’émission le 27 août 1943 et fusillé au Tir national à Bruxelles le 10 février 1944 sous le nom d’emprunt de Léon Baudhuin.
(25)
Lhoir, G., op cit., pp. 83-84.
(26)
F. Landrain accepte la direction technique selon trois conditions admises par Freddy Veldekens :
- être le chef de la branche ;
- obtenir une reconnaissance officielle à ce titre ;
- être soutenu financièrement de façon à pouvoir se procurer les éléments indispensables à la réalisation des émetteurs.
Landrain avait appris que Samoyède présentait d’autres aspects et, en revendiquant le monopole de la partie technique, il voulait prévenir les interférences éventuelles entre les autres branches.


4. – François Landrain :
le cerveau technique et le coordonnateur de la réalisation du projet

Depuis sa dernière entrevue avec Paul Lévy, François Landrain entame les préparatifs du projet qu’ils ont concoctés. Le message convenu n’est pas encore diffusé sur les ondes, et déjà, cinq techniciens sont recrutés pour lancer l’opération radio. Pour éviter de rater le signal du lancement des opérations, Landrain met sur pied, avec l’aide de Jan Boon, une commission d’écoute de la radio de Londres : plusieurs précautions valent mieux qu’une ! Il entreprend ensuite d’étoffer le réseau par un certain nombre d’agents compétents. De par sa fonction à Radio-Schaerbeek avant guerre, il a de nombreuses personnes qualifiées figurant dans son agenda. Il contacte donc d’anciens responsables de radios privées ainsi que des techniciens et se met en relation avec René Vestraepen, Président avant-guerre du réseau belge des radio-amateurs.

Le message de Paul Lévy est enfin diffusé, l’espoir reprend : les ordres ne vont sans doute plus tarder, pense Landrain. Nous savons que ce ne sera pas le cas : les jours, les semaines, même les mois passent et le doute et les fulminations envahissent l’esprit de l’ex-directeur de Radio-Schaerbeek. Le silence est déroutant et démoralisateur : Lévy aurait-il renoncé à la réalisation de son projet ? Landrain doit pourtant attendre les instructions de Londres, mais le temps passe et il prend conscience de l’énormité de la tâche qui l’attend : il n’est pas sans réaliser les difficultés de la conception standardisée de huit émetteurs et a de plus conscience de la spécificité de ces derniers en fonction d’éléments sans doute encore détenus clandestinement par d’anciennes radios privées. Il n’ignore pas non plus qu’il sera nécessaire d’étudier, cas par cas, la réalisation de chacun de ces émetteurs, de concevoir leurs propres selfs, de tailler les cristaux de quartz (cfr note 27) en fonction de leurs particularités propres et d’imaginer de la même façon les condensateurs. L’entreprise une des plus aléatoires et des plus hasardeuses de la Résistance, est de taille, surtout en cette période.

Enfin, après la phase de conception, après la phase d’expectative, voici venu pour François Landrain, avec les premiers jours du printemps 1943, la phase de l’action : durant la deuxième quinzaine de mars, il rencontre à plusieurs reprises Freddy Veldekens qui lui confirme sa mission de conception et de direction de la réalisation clandestine de tout un réseau d’émetteurs fixes. Landrain devra en outre trouver des caches de haute sécurité. Samoyède I lui assure le concours discret de nombreuses personnes.

Avant la fin du mois, Landrain part en campagne. Il rend visite à une vieille connaissance anversoise René Verstraepen. Il lui expose le but de sa démarche et lui propose de prendre en charge la réalisation de l’émetteur d’Anvers qui, en théorie, doit servir de tremplin à la mission. Ce dernier accepte.

Peu après, début d’avril 1943, Landrain rencontre Boon qu’il sait remarquablement informé de ce qui se trame, sous le manteau, dans le milieu d’anciennes radios privées. Il découvre ainsi que le Père Bergs, Directeur de l’Ecole industrielle de Hasselt, abrite deux émetteurs et que Gérard Keersmackers, ancien Directeur de Radio-Loxbergen, est tout indiqué pour superviser l’ensemble du travail. Il apprend également qu’un émetteur est caché à Courtrai. De plus, Jan Boon se déclare disposé à entrer en relation avec d’anciens dirigeants de la station courtraisienne catholique West-vlaamse-radio-omroep (W.V.R.O.). Sitôt le contact pris avec eux, le Chanoine Janssens et le Père Léopold donnent leur appui pour le plan de Samoyède (cfr note 28).

Très intéressé et intrigué par les deux émetteurs du Père Bergs, François Landrain se rend à Hasselt, sur recommandation de Jan Boon, mais il ne trouve là que du matériel inutilisable de tranchées, de provenance allemande, dont la portée est dérisoire. La déception est grande. Le Père Bergs révèle alors qu’il est en mesure, avec l’aide de deux jeunes ingénieurs, de réaliser la partie basse fréquence d’un émetteur relativement puissant. Gérard Keersmaekers accepte, quant à lui, de veiller sur la partie alimentation de cet émetteur. C’est à Diest que devrait s’implanter le second des huit émetteurs régionaux. Les plans sont immédiatement dressés et les données techniques précisées par François Landrain qui se reprend à espérer.

Peu de temps après, Landrain rencontre à son tour Edgard Binard qui réitère sa proposition faite à Freddy Veldekens : en plus de sa participation à la confection technique de pièces, il propose d’installer l’émetteur bruxellois à son domicile.

Aux environs du 15 mai, François Landrain délègue à la Pinte, près de Gand un ami de toute confiance, André Seydel, avec mission de sonder les sentiments patriotiques des deux radio-amateurs qu’il connaît personnellement : les frères Paul et Charles Anthierens. Ces derniers acceptent eux aussi de participer à l’entreprise.

Landrain se rend ensuite à Courtrai chez l’abbé Gillon qui s'engage à diriger dès ce jour l’avancement des travaux dans son secteur. Il fournit aussi du fil pour bobiner les selfs d’antenne, de gros condensateurs variables d’émission et un micro.

Début juin, Landrain retrouve à Liège Pierre Clerdent. Celui-ci lui présente, pour la construction de l’émetteur dans le secteur liégeois, le chef de secteur de l’A.L., Alfred Ramboux, lequel établit la liaison avec un technicien de grande valeur ; Arthur Dabompré. Alfred Ramboux procure également à François Landrain une pénétration dans le Namurois via un autre responsable provincial de l’A.L, Edmond Gravier. Grâce à Gravier, Landrain fait la connaissance de deux hommes de très grande qualité : Edgard Maréchal, ex-journaliste à la Cité Nouvelle et Gaston Bruyère, contremaître électricien à la gare de Tamines qui avait fait son service militaire dans les transmissions et qui était radio-amateur.

En juin, René Verstraepen permet la rencontre avec Louis Roland, radio-amateur depuis 1929, propriétaire du château de Génival à Houdeng-Aimeries (à l’est de Mons) et ancien membre des radio-amateurs. Lui aussi entre dans l’organisation clandestine de Samoyède : il fabriquera l’émetteur de même que des pièces importantes pour les autres stations. A` partir de mi-avril 1944, Roland télégraphiera aussi une partie des rapports codés de Samoyède à Londres et réceptionnera les télégrammes destinés au réseau. Il taillera également huit cristaux de quartz pour les appareils Samoyède.

La première quinzaine de juillet, les principales liaisons sont établies et François Landrain peut rassurer Freddy Veldekens, juste avant son départ pour Londres : « Toutes les cellules sont au travail. Huit émetteurs clandestins seront construits ».

A` partir de juillet 1943, Landrain est partout à la fois. A` la faveur d’un certain nombre de déplacements, il supervise l’ensemble de l’entreprise considérée sous son aspect technique. Il prodigue ses conseils, dresse les plans des émetteurs, détermine leurs caractéristiques en fonction des éléments disponibles, trouve des lampes détenues par certaines personnes au mépris des ordonnances de l’occupant, en récupère chez des propriétaires de salles de cinéma, en rachète même à des soldats... de la Wehrmacht, à très grand prix. Il trouve des moteurs de voitures (via ses relations) pour actionner les groupes électrogènes des émetteurs. Pour parachever l’ensemble, il prévoit une liaison en ondes courtes de manière à ce que chaque émetteur communique, par code, avec le poste central de Bruxelles, lors des combats de la Libération. Toutes les installations clandestines sont également équipées d’un tourne-disque.

Lui seul, en tant que responsable technique, a le contact avec les diverses cellules de montage qui travaillent chacune d’une manière autonome.

NOTES :
(27)
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les cristaux de quartz, introuvables dans nos roches en Belgique ne posaient pas grand problème chez François Landrain. Il avait repéré au Musée de Tervueren, deux énormes spécimens exposé en vitrine. Ces cristaux allaient être subrepticement subtilisés car l’astucieux technicien ne croyait pas à une sorte de père Noël anglais qui serait venu parachuter en Belgique soit des cristaux, soit des lampes d’émission.
(28)
Le Chanoine Janssens et le Père Léopold espéraient sans doute ainsi que l’émetteur privé d’avant-guerre reprendrait vie, servirait à la Libération et continuerait après la guerre.


5. - Frans Mertens : Samoyède 2

Invalide de la guerre 14-18, Frans Mertens est issu d’une famille nombreuse anversoise. D’un caractère très liant, il cultive ses amitiés dans les milieux des étudiants, des avocats, des anciens combattants, des associations politiques et radiophoniques.

En février 1943, le message annonçant l’arrivée de Paul Lévy à Londres a été reçu depuis sept mois. Mertens espère depuis cette date, chaque jour, la transmission d’un deuxième message, annonçant l’arrivée d’un agent. En effet, son impatience est au summum. Trouver des possibilités de développer des actions est sa hantise. Depuis 1941, il a des accointances avec un certain nombre de groupes de renseignements et d’organisations de résistance. A` l’époque, il est aussi Inspecteur aux Dommages de guerre. Il est donc en possession d’un libre parcours sur les chemins de fer. Il profite ainsi de ses déplacements sur le territoire pour outre établir des dossiers, éclaircir les cas litigieux, rencontrer et sonder de nouveaux agents.

Après le parachutage et le départ de Freddy Veldekens arrive contre toute attente l’heure de l’intronisation de Frans Mertens. Par ce fait même, Jacques Veldekens, sa doublure, se retrouve inévitablement dans l’obligation de s’impliquer plus amplement. Les deux hommes vont se rencontrer régulièrement.

Nommés responsables dans la mission Samoyède, Mertens et Landrain doivent conjuguer leurs talents pour mener à bien cette dernière. Les tempéraments respectifs de ces deux hommes se situent pourtant aux antipodes. Mertens est un homme très accueillant, d’une confiance aveugle, qui s’épanche facilement et qui de ce fait prend, aux yeux de Landrain, des risques effroyables. A` l’opposé, François Landrain, sans être pour autant inamical, a un comportement très réservé, très méfiant et autoritaire. Ils doivent cependant se tolérer.

Le 29 février 1944, Jacques Veldekens et Frans Mertens déjeunent ensemble. Le premier se trouve depuis la veille dans la clandestinité et conseille au second de faire de même : plusieurs agents du réseau ont été arrêtés. Obstiné, Frans Mertens décide malgré tout de passer une dernière fois à son domicile afin d’emporter quelques documents compromettants. Il s’assure avant tout de la sécurité des lieux. Il a mis au point un système de dépistage dans lequel il place une confiance exagérée : un mot de passe convenu avec le fils de la propriétaire de l’immeuble doit lui signaler tout danger par un simple coup de fil. A` cette heure, la SIPO-SD fouille déjà les lieux et attend patiemment de capturer sa proie. Au téléphone, son jeune commis, totalement affligé, prend la communication sous la menace du revolver d’un gestapiste : sa réponse diffère de la phrase convenue. La signal de danger est donc émis. Pourtant Frans Mertens pousse la témérité jusqu’au sublime et se figure un simple oubli de la part de son correspondant : il rentre malgré tout chez lui. A` la grande désolation de tous, Mertens est arrêté à son domicile.

Le coup de filet est important. Pourtant, les Allemands n’ont jamais su que Frans Mertens était, au moment de sa capture, le chef du réseau Samoyède ni même qu’il appartenait à la mission. Il est envoyé en Allemagne, au camp de Flossenburg, sous l’étiquette « terroriste ». Il sera fusillé par les nazis le 15 mars 1945, deux jours avant l’arrivée des Américains.


6. - Jacques Veldekens : Samoyède 3

Le 1er mars 1944, Jacques Veldekens apprend l’arrestation de Frans Mertens. La consternation est profonde. Juriste de formation, avocat et Bourgmestre catholique de Pepingen, Jacques Veldekens réalise qu’il devient automatiquement chef du réseau : il assure dès ce moment la transition sous le nom de Samoyède 3.

Début mars, il sait la police allemande sur ses traces : depuis le 25 février, plusieurs noms ont été donnés, dont le sien. Une seule personne a jusqu’alors été appréhendée. Pas d’arrestations immédiates pourtant, la police espère sans doute une plus large prise. Malgré le couperet prêt à tomber, Samoyède 3 continue ses activités.

Au printemps 1944, la tâche du nouveau responsable est éprouvante : arrestations multipliées et défiances, fonds à obtenir sur parole, relations à regagner et surtout pénurie de matériel de réception et d’émission.

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Dans tout le pays, des groupes de résistants de la dernière heure se constituent, parfois dans le désordre et conjuguent leurs forces aux réseaux en place. On a l’impression que toute la Belgique est entrée dans la clandestinité. En juillet, Jacques Veldekens est confronté à l’effervescence de la population et celle de ses agents. Il est en outre en rapport avec des agents d’autres groupes étrangers à la mission Samoyède, tels Socrate, le Groupe G, l’Armée de la Libération. Bref, en cette période cruciale, il déborde de son propre milieu de guerre psychologique, étant par la force des choses fondu dans les groupes de résistants armés avec lesquels il estime devoir prendre contact, soit pour la protection des émetteurs, soit pour la communication des instructions et la réception des informations à diffuser.

Conscient des périls qu’une telle situation présente pour sa propre survie comme pour celle de la mission, Samoyède 3 se préoccupe de mettre en place une doublure. A` la fin du mois de juillet 1944, Richard de Kriek, est tout indiqué pour assurer la relève en cas de problème. Il transmet à Londres le nom de son successeur éventuel et les moyens de le contacter. De Kriek est préparé à son rôle début août et Jacques Veldekens envisage même son départ pour Londres. Les événements se précipitent malgré lui et Samoyède 3 prend la décision d’envoyer un émissaire à la rencontre des Alliés afin d’établir une liaison militaire entre eux et le réseau Samoyède. Il charge Richard de Kriek de cette démarche. Celui-ci est ravi et fier de pouvoir traverser les lignes, d’arriver à Paris et de là, avec audace, de rallier Fontainebleau qui vient de tomber entre les mains des Alliés et où s’installe le S.H.A.E.F. (cfr note 29). Accompagné sans doute de sa bonne étoile, il a la chance de tomber sur l’un des seuls officiers des armées alliées à être parfaitement informé de l’existence du réseau Samoyède.

NOTE :
(29)
Supreme Headquarters Allied Expeditionary Forces
Textes extraits du Mémoire (1998) de Mme Agnès DENOËL
"LA RADIO EN GUERRE"
SON ROLE DANS LA LIBERATION
A TRAVERS LA MISSION SAMOYÈDE