Mission Samoyède

Blog consacré à la Mission Samoyède (1940-1945) et à son initiateur, le Baron Paul-M.G. LÉVY (1910-2002)

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2005/11/20

M.S. 3-8 : Paul Lévy : aux origines de la Mission

1. - Bruxelles-Ostende-Bruxelles avec escales françaises

Dans la nuit du 14 au 15 mai 1940, Jan Boon ( Directeur général de la N.I.R.) fit, sur ordre des autorités militaires, sauter le second émetteur radiophonique de Veltem, l’émetteur francophone. L’émetteur flamand, chargé sur 21 camions, avait pris quant à lui la direction de la France depuis le 12 mai, jour de son démontage.

Le 10 mai, Théo Fleischman (Directeur général de l’I.N.R.) prend la route, avec une équipe volante, pour Lille. La radio française a accepté d’héberger les émissions de la radio officielle belge sur son antenne. Une autre équipe est déléguée à Ostende pour assurer la liaison avec le gouvernement. Paul Lévy (Premier Reporter de l’I.N.R.), chargé de cette mission par Théo Fleischman et Roger Clausse (Directeur des Emissions françaises), intègre cette équipe. Il est désigné sur place comme agent de liaison francophone. A` ses côtés, Mon De Goeyse dirige le côté flamand des opérations. Les accompagne, Pierre-François Denis, et ce en tant que chef technicien. Ils improvisent un studio de fortune à l’Hôtel des Postes et tentent d’y produire des émissions, grâce entre autres au matériel de Radio-Schaerbeek.

Le studio d’Ostende est organisé sous la direction de l’ingénieur Goursky qui à cette occasion, permet la rencontre entre Paul Lévy et François Landrain (cfr note 1). « Immédiatement, je vis en Landrain un élément de premier choix faisant preuve de beaucoup d’initiatives et de sang-froid. Rapidement nous devînmes amis et nous évoquâmes les possibilités de rétablissement rapide des émetteurs belges en cas de libération du territoire national » relate Paul Lévy (cfr note 2).

Le 18 mai, l’équipe quitte Ostende pour Sainte-Adresse (cfr note 3), accompagnant, selon les ordres de Boon, la colonne du Cabinet de la Défense Nationale. Théo Fleischman, lui, est prié, par les autorités françaises, de gagner Paris pour nouer les contacts nécessaires à l’enchaînement des émissions sur les stations de la capitale. Le 17 mai une équipe opère déjà depuis Montpellier via le studio de Paris. Chaque jour, une demi-douzaine de quarts d’heure d’émissions sont produits, en français et en néerlandais, à l’intention des Belges réfugiés en France.

La dernière émission de l’I.N.R relayée par Paris a lieu le 14 juin. A` Poitiers, en effet, les journalistes d’expression française et néerlandaise ont retrouvé Théo Fleischman où le gouvernement belge, déjà installé, occupe l’Hôtel de France , rue Carnot.

Au numéro 34 de la même rue, Paul Lévy et Pierre-François Denis ont réquisitionné une chambre. Après Ostende et Sainte-Adresse, l’équipe s’est installée à Poitiers : ils établissent leur studio au premier étage d’un marchand de cercueils. Paul Lévy se souvient : « A` Poitiers, nous avions à côté de notre studio, le service de presse de la Défense Nationale qui accueillait tous ceux qui partaient au front belge, qui les interviewait et qui nous laissait passer des papiers dont ils étaient pratiquement les auteurs. Nous continuions nos émissions à petit régime là-bas, mais toujours sur l’antenne parisienne, et ce, jusqu’au 14 juin, jour où je ne suis plus arrivé à avoir l’antenne. En effet, les relations devenaient difficiles avec les autorités françaises : nombre de représentants rejetaient la responsabilité de la défaite qui se profilait, sur la capitulation belge du 28 mai. De plus, les Allemands venaient d’entrer dans la capitale. Ce 14 juin, vers 13h15, Paris ne me donnait pas l’antenne. Or nous avions à côté de notre micro, un pick-up dont l’aiguille me paraissait sale. Alors j’ai gratté l’aiguille pour enlever la poussière. A´ ce moment, le poste récepteur dans la pièce me fait comprendre que la ligne était en fait ouverte. Je n’ai pas osé prendre la parole de crainte d’être interrompu en créant ainsi un motif de brouille supplémentaire entre Belges et Français. J’ai alors abaissé le pick-up sur le disque de la Brabançonne, qui était notre indicatif. Quatre Brabançonnes sont passées sur antenne... Le disque a été coupé, ce fut la dernière émission de l’I.N.R. » (cfr note 4).

Le gouvernement français du Maréchal Pétain donne l’ordre aux étrangers de quitter la ville de Poitiers. Sur ordre du ministre des Communications, l’équipe de Paul Lévy se réfugie à Toulouse. Le 2 juillet, Antoine Delfosse (toujours en zone française occupée) informe Jan Boon que les membres du personnel de la radio peuvent obtenir des laissez-passer pour le retour en Belgique. La nécessité de maintenir en France un personnel qualifié ne se justifie plus. Il n’y a pourtant pas d’ordre explicite, chacun fera ce qu’il voudra. Dans sa grosse majorité, le personnel rejoint Delfosse à Sauveterre-de-Guyenne (cfr note 5) et passant par Quiévrain, entre autres, rentre à Bruxelles : leur retour au pays ne signifie pas pour autant qu’ils s’engagent à franchir les portes de la Maison de la Radio en se mettant au service de l’occupant.

NOTES :
(1)
F. Landrain est le technicien de Radio-Schaerbeek, qui transportait le matériel de cette station et qui s’était mis à la disposition de l’I.N.R.
(2)
Lévy, P. M. G., Rapport sur les origines et les développements de la mission Samoyède en date du 20 octobre 1946 (document d’archives).
(3)
Sainte-Adresse est situé près du Havre dans le département français de la Seine-Maritime.
(4)
Interview de Monsieur Paul M.G. Lévy réalisée à Gembloux en date du 5 décembre 1997.
(5)
Sauveterre-de-Guyenne est situé dans le département français de la Gironde.


2. - Incarcération à Breendonk pour devoir patriotique

Au cours de l’été 1940, Paul Lévy se rend compte de la déficience de la B.B.C. en matière d’information rapide sur le pays occupé. Il s’ouvre de cette préoccupation à certains de ses amis.

En effet, dès son retour, le 7 juillet 1940, en dépit de la situation désespérée, Paul Lévy retrouve régulièrement Jan Boon et poursuit d’autre part ses entretiens avec François Landrain (maintenus depuis Poitiers) qui lui offre immédiatement ses services. Lévy et Landrain jugent inutile de mettre le personnel dirigeant de l’I.N.R. (alors présent en Belgique) au courant de leurs projets et cela, pour deux raisons : ils n’étaient pas fixés sur l’attitude exacte de celui-ci vis-à-vis de l’occupant ; par ailleurs, les deux acolytes ignoraient si les « amateurs-émetteurs », tout comme les personnalités des radios privées, accepteraient de s’associer à une tâche à laquelle seraient mêlées les personnalités de l’I.N.R. (cfr note 6).

Paul Lévy n’aura pas le temps de préciser son ambitieux projet. La Gestapo se présente à son domicile le 18 septembre 1940. Il est aussitôt interné à la prison de Saint-Gilles. En cause, sa lettre jugée injurieuse pour l’autorité occupante, adressée à Köppe (lieutenant nazi de l’ex radio belge) motivant son refus de réintégrer le service de radiodiffusion alors aux mains de l’occupant : on ne pouvait demander à un vaincu de reprendre les armes contre son pays. Son arme étant le micro, il ne pouvait être question de faire de la radio sous l’Occupation !
(cfr note 7)

Après deux mois d’incarcération à Saint-Gilles, le 29 novembre, Paul Lévy est transféré au Fort de Breendonk, authentique camp de concentration belge. Pendant sa captivité, il ne cesse de songer à ses projets. Le journaliste est en effet frappé par le caractère insuffisamment belge des émissions de Radio-Belgique et par la déficience de leurs informations d’intérêt national (cfr note 8). L’idée germe et se développe de créer un service radio transmettant quotidiennement des nouvelles de presse à la B.B.C. grâce à un réseau d’agents dispersés dans le pays. Le problème de l’information lors de la réoccupation partielle ou totale du territoire se pose également mais en des termes plus vagues que le projet précédent : construction d’émetteurs, préparation de journaux, confiscation de films allemands sont autant d’idées émises.

Pour les mener à bien, il lui faut sortir. « Je ne dirais pas que j’avais mis ma foi dans les fausses nouvelles. Je suis un vieux théoricien de l’information inexacte et j’ai toujours dit que les nouvelles fausses étaient plus nombreuses que les nouvelles vraies en information. Il fallait les utiliser, s’il y avait moyen... » nous explique Paul Lévy (cfr note 9). Le développement sui generis de l’information, a fortiori quand elle circule sous le boisseau, explique la déformation de la donnée de base : la rumeur de sa mort permet à Paul Lévy de retrouver la liberté. Ce sont ses amis qui le sauvent de Breendonk. Oscar Vankesbeeck d’abord qui, échevin de Malines, après avoir été quelques semaines à Breendonk comme otage, répand à l’extérieur le cri de désespoir de son ami incarcéré : « Je n’en ai plus que pour quinze jours à vivre ». Son état physique est en effet lamentable. La confusion s’installe donc dans les esprits. Exacte ou non, cette nouvelle cause un certain émoi. Il faut l’exploiter, estiment certains et ce, d’autant plus qu’elle ne peut causer aucun tort à l’intéressé. William Ugeux rédige alors une notice nécrologique dans La Libre Belgique clandestine du 15 juin. Le courrier apportera ce journal clandestin à Londres qui reprend immédiatement l’information. Victor de Laveleye et Fernand Geersens (alias Jan Moedwil), sur la foi de cette information, diffusent eux aussi, son éloge funèbre sur Radio-Belgique en langue française le 8 octobre et en langue néerlandaise le 9 octobre 1941.
(cfr note 10)

En Belgique, le camp de Breendonk est à ce moment, l’objet de l’attention toute particulière de l’Administration militaire. Les Allemands souhaitent une amélioration du traitement des prisonniers : l’autorité militaire ne tient pas à ce que le camp passe à l’Histoire comme « l’enfer de Breendonk ». Dans pareil contexte, on ne s’étonne dès lors pas de constater que novembre voit une série d’élargissements dont Paul Lévy est l’un des bénéficiaires. De plus, la popularité du Premier Reporter de l’I.N.R ne faisant plus aucun doute, l’occasion paraît trop belle [aux Allemands] d’opposer, au fameux slogan « Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » un slogan similaire qui n’aura pas le privilège de la rime : « Radio-Belgique ment » (cfr note 11). Avant sa sortie, Lévy doit signer une déclaration promettant de ne rien révéler sur les conditions de détention et de ne porter plainte en aucune façon...

Le 20 novembre 1941, Paul Lévy est libéré de Breendonk. Les Allemands, et l’ex-reporter le sait, envisagent de lui faire diffuser un démenti en réponse à Victor de Laveleye. C’est pourtant loin d’être l’intention de l’intéressé. Il faut observer ici que l’Autorité occupante juge plus utile de démontrer le caractère fallacieux d’une information radiodiffusée qu’un écho de la presse clandestine (cfr note 12).

NOTES :
(6)
D’après Lévy, P. M. G., Rapport sur les origines et les développements de la mission Samoyède en date du 20 octobre 1946 (document d’archives).
(7)
Lettre de Paul Lévy motivant son refus de réintégrer la radio sous l’Occupation.
(8)
Interview de Monsieur Paul M.G. Lévy réalisée à Gembloux en date du 5 décembre 1997.
(9)
Ibid.
(10)
Annonces de la mort de Paul Lévy sur les ondes de Radio-Belgique.
(11)
Lhoir, G., op cit., p. 41.
(12)
Sur l’importance de l’écoute radiophonique, voir à ce propos les « Rapports sur l’opinion en Belgique » rédigés par la Geheime Feldpolizei (G.F.P. : organisme policier de l’armée allemande) adressés au Heeresfeldpolizeichef de l’O.K.H. par les voies hiérarchiques du Commandement militaire de Bruxelles ( Charles J-L & Dasnoy Ph, op cit., Lier, 1972, T. I, pp. 74-180.)



3. - Un noyau dur de résistance se met sur pied

Dès sa libération, le rescapé de Breendonk reprend contact avec Landrain. Ce dernier avait rencontré Lévy sur les routes de l’exode, l’avait revu en août 1940 et avait conservé le contact avec sa famille durant son incarcération. Dès le 21 novembre 1941, les deux hommes se revoient. Ils poursuivent et approfondissent les discussions entamées durant l’été 40.

Lévy fait la connaissance de Frans Mertens. Cet invalide de la Première Guerre mondiale avait participé à la création de Radio-Catholique et avait en outre quitté le barreau pour créer la radiodistribution gantoise dont il était devenu le directeur. C’est donc à un interlocuteur au fait des problèmes de radio que Paul Lévy s’adresse fin 1941. Il lui propose d’assumer la direction de ce service prévu pour s’occuper de l’ensemble des problèmes d’information sous l’Occupation et au moment de la libération du territoire. A` sa disposition, il mettra François Landrain, déjà nommé chef des services techniques et un policier bruxellois, Charles Blaze (cfr note 13), comme agent de liaison. Pour assurer la couverture en province, ils devaient être aidés par d’anciens techniciens de l’I.N.R. : Albert Durand, Pierre-François Denis, François Gansemans et Godfroy Pirsoul.

Plutôt que de se mettre à la disposition des Allemands, Lévy « prend le maquis » chez François Landrain à Wezembeek-Oppem, après s’être assuré de la sécurité de son épouse et de sa fille en France non occupée. Les trois semaines qui vont suivre sont mises à profit pour coordonner les efforts entrepris.

Ensuite Lévy rend visite à Jan Boon qui l’informe de l’existence du matériel disponible de l’émetteur privé Radio-Courtrai à Vichte. Le Directeur général de la N.I.R. demande à être tenu au courant du travail, mais ne désire pas être mêlé à l’activité proprement dite du service. Ici encore, des contraintes de sécurité jouent. Boon maintient en fait le contact avec le personnel qui a quitté la radio et fait surveiller celui qui a repris du service grâce à des hommes de confiance réintégrés pour mieux espionner. Il reste en outre en relation avec Antoine Delfosse et Pierre Clerdent, l’ancien Délégué permanent du précédent. Boon porte à leur connaissance les intentions des journalistes. Celles-ci reçoivent leur aval.

Lévy discute encore avec Landrain des actions à entreprendre, des codes de transmission à utiliser. Ils peaufinent le projet. Dans son Rapport sur les origines et les développements de la mission Samoyède, Lévy détaille son plan :
« Je décidais dans le domaine de la radio qu’on procéderait à un travail en deux temps :
1- organisation d’un service de renseignements de presse destiné à la radio belge de Londres, comportant :
a) groupement de nouvelles auquel collaboreraient notamment Godefroy Pirsoul, Albert Durand, François Gansemans, etc. ;
b) centralisation et intermédiaire : Frans Mertens ;
c) service d’émission : François Landrain et ses amis .

2- organisation de la reprise de l’activité de la radio belge au lendemain de la Libération. Le chef en serait Frans Mertens, la direction technique, François Landrain assisté des techniciens de l’I.N.R. qui m’avaient offert leurs services. » (cfr note 14)

En février, les plans sont suffisamment en bonne voie pour permettre au Premier Reporter de l’I.N.R. de se mettre activement à la recherche d’une ligne d’évacuation.

NOTE :
(13)
Charles Blaze fut le voisin de cellule de Paul Lévy à St. Gilles.
(14)
Lévy, P. M.G., Rapport sur les origines et les développements de la mission Samoyède en date du 20 octobre 1946 (document d’archives).


4. - Bruxelles-Londres en trois mois

Menacé, Paul Lévy prépare son départ pour l’Angleterre. C’est depuis la capitale anglaise, en effet, que se joue l’importante guerre psychologique. Les ondes permettent de harasser les collaborateurs, d’encourager la résistance civile et de soutenir le moral de la population.

Paul Lévy entreprend son voyage pour Londres dans l’ignorance du nom des télégraphistes qui ont marqué un accord de principe ainsi que les endroits où sont déjà entreposés certains éléments d’émetteurs. Sont gravés dans sa mémoire toutefois, le nom des personnes à contacter par le parachutiste à son arrivée à Bruxelles et les signes de ralliement.

La frontière franco-belge est « passée » le 21 avril 1942, la ligne de démarcation dans la nuit du 23 au 24. Les Pyrénées sont franchies et Barcelone accueille le fugitif du 4 au 15 mai. Départ ensuite vers le Portugal avec séjour à Lisbonne à partir du 21. Après le train, le tram, la marche, la proue d’un navire se profile à l’horizon : Lévy atteint Gibraltar le 28 mai. Cinq semaines d’impatience. Et, le 6 juillet, départ vers l’Ecosse : six journées de traversée, deux en rade, et arrive enfin le débarquement. Le but est presque atteint. Il lui reste à emprunter le train pour, en définitive, pouvoir atteindre Londres.


.5. - Exposition du « projet »

Dès son arrivée dans la capitale du monde libre, le 15 juillet 1942, après un périple de trois mois à travers la France (occupée et non occupée), l’Espagne, le Portugal, et l’Ecosse, Paul Lévy tente de rejoindre les services du gouvernement en exil.

Avant cela, du 21 au 25 juillet, il reste encore une épreuve à endurer, celle de Patriotic School imposée à tout ressortissant d’un pays occupé débarquant en Angleterre. Les services de contre-espionnage tentent, par ce moyen, de séparer le bon grain de l’ivraie. Il s’agit pour Paul Lévy de montrer patte blanche et d’exposer par le menu, les raisons pour lesquelles il a rejoint l’Angleterre. Mais il importe avant tout de convaincre les autorités britanniques de la véracité de son identité. En effet, tous le croient mort : La Libre Belgique clandestine, tout comme la radio l’ont annoncé. Après interrogatoires et vérifications, Lévy est reconnu.

Le samedi 25 juillet, sitôt sorti de Patriotic School, et suite à une convocation qui lui a été signifiée, il se rend auprès des capitaines Jan Nicodème et Georges Aronstein, chefs respectifs des Services « renseignement » et « guerre psychologique » de la Sûreté de l’Etat belge (S.E.). Ses plans et projets sont évidemment l’objet de leur rencontre : organiser en Belgique, un réseau d’informateurs clandestins de la radio londonienne et réaliser une série d’émetteurs en territoire belge, susceptibles d’entrer en service dès la libération du pays. Les services de la Sûreté de Londres, par souci de sécurité, ne se montrent pourtant guère empressés d’en déclencher la phase pratique.

Parallèlement Paul Lévy apprend assez vite que l’entente est loin de régner entre Victor de Laveleye et Théo Fleischman, l’un travaillant pour la B.B.C., l’autre s’efforçant de porter sur les fonds baptismaux une radio gouvernementale belge aussi indépendante que possible des autorités britanniques.

Dès le 30 juillet 1942, Paul Lévy reçoit tout de même l’autorisation de faire part, via Radio-Belgique, de son arrivée. Son message est le suivant : « Henri, époux de Jeanne et père de Suzanne, est bien arrivé en Angleterre. Il salue ses amis et notamment Désiré, Cornélius, Omer, Tulipe, Charles et la famille. A` Omer, il dit : je t’attends, à bientôt ; à Désiré, il dit : il y a du travail en vue et du bon. » En clair, pour ceux qui attendent depuis plus de trois mois, ce fameux message est traduit par : « Paul Lévy est bien arrivé en Angleterre. Il salue ses amis et notamment François Landrain, Jan Boon, le Révérend père Loslever (cfr note 15) , Charles et leurs familles. A` Loslever, il dit : quittez la Belgique ; à Landrain, il dit : la mission est acceptée et approuvée. Vous pouvez vous mettre au travail, vous allez recevoir des instructions. » (cfr note 16)

S’il avait reçu cette autorisation de la Sûreté, ce n’est pourtant que le début d’une longue attente. En effet, il ne suffisait pas, aux services belges de la Sûreté de décider d’une opération, encore fallait-il qu’elle obtienne l’accord des Anglais. La plus forte opposition au projet de Paul Lévy était venue des Anglais qui ne réalisaient pas très bien l’utilité d’un service clandestin chargé principalement de communiquer des informations sur la vie en pays occupé. Le War Office, maître des moyens, n’était pas orienté vers l’action psychologique dont il ne comprit que peu à peu l’effet moteur sur la résistance combattante. Seul le renseignement d’ordre militaire justifiait alors à ses yeux l’existence d’un réseau d’informateurs en pays occupé. Quant à l’idée de construire en Belgique des émetteurs clandestins susceptibles d’entrer en service au fur et à mesure de la libération du territoire, les Anglais y voyaient encore moins d’utilité et de chance de réussite (cfr note 17). Lévy réalise que les services de la Sûreté belge de Londres n’aimaient pas en principe les initiatives venant du pays occupé et ne s’intéressaient qu’à leurs propres créations. (cfr note 18)

C’est sur base de cette annonce que le travail se poursuit en Belgique bien que pendant plusieurs mois, à la suite des hostilités de la Sûreté, il ne soit plus possible à Paul Lévy de faire parvenir de nouvelles instructions. Frans Mertens, François Landrain et la plupart des agents avertis multiplient les contacts sûrs, tentent de récupérer du matériel technique d’anciens émetteurs privés, etc. Albert Durand (un technicien recruté par Landrain), impatient d’agir, est pris par la SIPO-SD lors d’une réunion à laquelle il avait assisté pour se procurer du matériel d’émission destiné à la mission (cfr note 19).

Après sept mois d'hésitations et de nombreuses transactions, le projet «Samoyède» naît (cfr note 20). L’élément essentiel du projet envisagé par Paul Lévy et ses amis, à savoir la transmission de nouvelles fraîches à Londres, a été réalisée en dehors des structures prévues par ceux-ci. La seconde partie de ce même plan, à savoir la reprise des émissions à la Libération, va quant à elle faire l’objet d’une mission d’enquête en pays occupé. Le capitaine Freddy Veldekens, nommé Samoyède I, rencontre brièvement Paul Lévy avant d’être parachuté le 13 mars 1943 sur le sol belge ( par les soins du Political Warfare Executive - le département ayant dans ses fonctions la guerre psychologique).

Paul Lévy a donc réussi son objectif, les accords sont donnés, l’opération prend forme. Les rênes, Lévy ne les tient plus : il restait à présent aux agents sur place à mener à bien la réalisation de celle-ci malgré les risques qu’ils encouraient en pays occupé. Le Premier Reporter de l’I.N.R., le rescapé de Breendonk, l’exilé anglais, n’aura jamais les moyens de superviser la réalisation de son idée. Il ne sera même jamais informé de ce qui se trame en territoire belge. Il aura réfléchi, mis la mission sur les rails mais n’aura connaissance des résultats qu’à son retour en Belgique en septembre 1944, en qualité de correspondant de guerre. Plus de cinquante ans plus tard, la frustration persiste.


NOTES :
(15)
Le Père Loslever était prieur au couvent de la Sarte, près de Huy. Ce religieux s’était occupé de la famille Lévy durant l’internement de son chef de famille. Il avait lui aussi des contacts étroits avec certains membres de la résistance. Lévy l’avait rencontré avant son départ.
(16)
Interview de Monsieur Paul M.G. Lévy réalisée à Gembloux en date du 14 avril 1998.
(17)
Lhoir, G., op cit., pp. 58-59.
(18)
Interview de Monsieur Paul M.G. Lévy réalisée à Gembloux en date du 5 décembre 1997.
(19)
C’est ce qu’on appellera l’Affaire Wemmel du 9 octobre 1942.
(20)
La dénomination de la mission ne sera pas à cette époque portée à la connaissance de son fondateur ; elle ne lui sera connue qu’au retour en Angleterre de Freddy Veldekens.

Textes extraits du Mémoire (1998) de Mme Agnès DENOËL
"LA RADIO EN GUERRE"
SON ROLE DANS LA LIBERATIONA TRAVERS LA MISSION SAMOYÈDE