Mission Samoyède

Blog consacré à la Mission Samoyède (1940-1945) et à son initiateur, le Baron Paul-M.G. LÉVY (1910-2002)

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2005/11/24

M.S. 7-8 : Conclusion

La radio est un média essentiel dans la lutte pour la liberté.

Relevons le rôle politique de la radio dans le déroulement des hostilités de la Seconde Guerre mondiale. Outre le cas particulier de la mission Samoyède, nous voudrions développer un certain nombre de « cas » radiophoniques que nous devons nous borner à évoquer.

La radio joue, en effet, un rôle éminent dans le second conflit mondial qui est symboliquement encadré par deux anecdotes radiophoniques. Elle est déjà au centre des « causes » immédiates de la déclaration de guerre, et ceci, de manière tout à fait intentionnelle. Le 31 août 1939, en simulant l’assaut d’une station allemande - Radio Gleiwitz (aujourd'hui Gliwice, en Pologne) - en Haute-Silésie, par de faux soldats polonais défiant les Allemands sur leurs ondes, les nazis forgent de toutes pièces un prétexte pour déclencher les hostilités. L’opération, intentionnellement signée, est un coup monté. Elle est l’œuvre du Sicherheitsdienst, le service de renseignement du parti nazi. L’affaire n’est d’ailleurs réussie qu’à moitié puisque le message de défi des soi-disant Polonais devait être relayé par Radio-Bresleau (aujourd'hui Wroclaw, en Pologne). La connexion n’a pas été établie. Le prétendu bulletin n’a été entendu que localement. Mais la parade était prévue. Vers 22h30, la radio allemande a propagé la nouvelle d’un coup de main polonais contre l’émetteur de Gleiwitz. L’invasion de la Pologne est effective le lendemain même de cette opération ultra-secrète, dont la réalité ne fut connue qu’après le conflit. Six ans plus tard, la radio sert à clore les hostilités. Le 15 août 1945, l’empereur du Japon, Hiro-Hito, s’adresse par les ondes à ses compatriotes pour annoncer la défaite et la nécessaire capitulation. C’était la première fois que les Japonais entendaient la voix de leur empereur.

Le rôle politique de la radio œuvre à tous les niveaux durant le conflit même. Sa place acquise et consolidée par les événements, est considérable. Alors que le système traditionnel d’information de la presse écrite est bouleversé, elle affirme sa fonction de média d’information - bien qu’elle serve autant à celle-ci qu’à la désinformation - en temps de crise. Il est d’ailleurs significatif qu’avant même d’avoir constitué un gouvernement ou avant même d’avoir instauré une Autorité d’occupation, les stratèges de la guerre nouvelle se soient souciés d’occuper les ondes et de parler à la place de ceux auxquels ils avaient imposé le silence.

La communication de masse, devient, un moyen de réduire la force potentielle d’un adversaire. Elle est dans le même temps un moyen de rallier tout ou partie du corps social que l’on agresse à une conception sociale ou philosophique qui réduit sensiblement la capacité de résistance ou de victoire de l’adversaire. La Deuxième Guerre mondiale dans ses préparatifs comme dans son déroulement va montrer l’ampleur de cette mutation. La communication fait désormais partie intégrante de l’art de la guerre (cfr note 50). L’usage de la radio est le fait de toutes les parties : les Allemands prolongent l’action engagée depuis 1933 ; la B.B.C. se convertit en une station internationale au service de la lutte antinazie ; les Etats-Unis se dotent, aux mêmes fins, de leurs premières stations publiques ; la Belgique s’organise elle aussi. Elle pense même à sa future résurrection.

En effet, comme nous l’avons déjà dit précédemment, le gouvernement belge à Londres, pour assurer un contact radiophonique avec la population le jour de la Libération, ne dispose plus de ses installations radiophoniques sur son territoire. Les autorités belges ne peuvent évidemment pas compter sur la prise de possession de la station radiophonique allemande émettant sous le sigle de Sender Brüssel. Mobiles, ces émetteurs se retireront sans aucun doute en même temps que leurs propriétaires. Il est prévisible également que la presse, le téléphone, le télégraphe seront désorganisés... Les circuits traditionnels locaux d’information disparus, le gouvernement ne peut compter que sur la radio pour rétablir le dialogue avec la nation, seul moyen rapide de communication.

Dès lors il apparaît nécessaire d’envisager la mise sur pied de la mission Samoyède. Du point de vue militaire, ces stations d’émission pourraient être utiles pour donner des directives à la population au cours des opérations de la Libération que les autorités prévoient en plusieurs temps. Les émetteurs Samoyède seront donc appelés à jouer un rôle de première importance en portant à la connaissance du public les ordres et communiqués, en prévenant les vengeances personnelles, les pillages et en dirigeant positivement la mentalité de la population vers l’ordre, la discipline et le travail.

La mission Samoyède permet la renaissance de la radio dès septembre 44, autorisant par là l’émergence de sa mission éminemment politique pour l’ensemble des Belges. Mais si elle réalise cet exploit, c’est bien sûr aussi par l’intermédiaire des ordres qu’elle reçoit de Londres via ce même média. Il convient ainsi de souligner que le plus souvent, au sein même d’une mission clandestine de renseignement ou de lutte armée, l’utilisation d’émetteurs clandestins - que les Allemands apprenaient à détecter grâce à la radiogoniométrie - et la diffusion des messages codés, quelque peu surréalistes, informent les combattants de l’ombre : au fil des mois, malgré la menace allemande, les opérateurs radios de la Résistance, familièrement appelés « pianistes » communiquent de plus en plus régulièrement avec Londres. Grâce à eux, la B.B.C. dispose d’une information remarquable et peut condamner avec précision les atrocités de l’ordre nazi.

A` l’issue de la guerre, si l’on ne rêve plus de la radio, on ne peut méconnaître désormais ses pouvoirs et sa nécessité : pour le pire et le meilleur, elle a été consacrée par les événements. Sa mission politique ou stratégique ne s’éteint pas avec la Seconde Guerre mondiale. Cette fonction reste présente et sera par exemple, tout au contraire, fortement réactivée dans la guerre froide qui opposa rapidement les Alliés d’hier.

Un quart de siècle après la capitulation japonaise, les guerres de décolonisation, les belligérances subversives et les conflits du Moyen-Orient confirment que désormais il n’est plus d’opérations militaires sans communication de masse. Au point que dans la guerre contemporaine, saboter le réseau de communications de l’adversaire est devenu le souci primordial.

La chose paraît indéniable : aujourd’hui, les moyens de communication sociale font et défont la guerre. Les « gros bataillons » sont vulnérables aux petits transistors. L’homme auquel l’état-major militaire et les dirigeants politiques de son pays donnent des ordres qui comportent pour lui l’acceptation d’un risque vital est désormais un personnage préconditionné, un être complexe qui n’entend pas abdiquer son droit à raisonner et dans le raisonnement duquel une large part d’information venue de l’« ennemi » joue un rôle considérable. La paix passe comme la guerre par les moyens d’information de masse (cfr note 51).

A` travers la mission Samoyède, cette étude a tenté de mettre au jour l’importance et l’influence de la radio dans la lutte d’un peuple pour sa libération.

Samoyède représente l’un des symboles les plus brillants de la Résistance radiophonique en Belgique. Ses émetteurs étaient prévus pour émettre en zone libérée à destination du public : ils devaient permettre de rétablir le contact avec la population en fonction de l’avancement des troupes alliées sur notre territoire. Des camionnettes Stentor devaient même pallier les éventuelles défectuosités de l’émetteur bruxellois en communiquant par haut-parleurs les consignes adéquates à la population. Ce ne sera même pas nécessaire.

Plusieurs raisons, nous l’avons vu, imposent la mise sur pied d’une telle opération. Le gouvernement belge ne voulait en aucun cas dépendre de la bonne volonté des Alliés pour transmettre ses communiqués. Ses postes régionaux devaient satisfaire le besoin de proximité de la population avide de nouvelles. Une radio belge pour les Belges depuis le sol belge fraîchement libéré devait renforcer l’idéal de citoyenneté des civils. Mais la libération « éclair » de la Belgique par les Alliés estompera néanmoins les effets de cette mission. Le gouvernement, prédisant une résistance allemande acharnée, rendait prioritaire la diffusion de consignes de sécurité, de conseils spécifiques à chaque région. Rendu presque inutile par les rapides opérations militaires, les émetteurs de la R.N.B. n’eurent pas le rayonnement régional escompté et seront très vite relayés par Bruxelles. Ils permettront néanmoins ce que leurs voisins fraîchement libérés n’eurent pas la capacité de réaliser : disposer de moyens de transmission officiels rapides et efficaces.

Saumâtre, le constat s’impose pourtant aujourd’hui : parmi les média, la radio, en cette fin de siècle, figure toujours loin derrière la presse et la télévision. Même si elle garde une place importante dans notre société, elle n’occupe plus la place prédominante qu’elle connut dès sa création. Pourquoi pareille relégation ?

Rappelons ce qu’elle fut, autrefois, pour le pire, plus aisément que de ce qu’elle a fait, et continue à faire, souvent, pour le meilleur ? Si elle fut au service de la cruauté nazie, elle fut également et surtout de toutes les luttes pour la liberté : le 18 juin 1940 ; en 1944, le 4 septembre à Bruxelles, le 5 à Tamines et les jours qui suivirent aux quatre coins de la Belgique ; à deux reprises, en 1961 et 1962, pendant la guerre d’Algérie ; en 1968 en Europe ; en 1992 en Yougoslavie, etc.

Enjeu essentiel de pouvoir, symbole de souveraineté pour les plus petits Etats comme pour les plus grandes puissances, arme toujours vivace dans les rébellions du tiers monde, la radio reste à la fois cet outil de communication mondiale dont rêvaient les pionniers de la T.S.F. et cette compagne familière dont Bertolt Brecht écrivait :

Petite boîte que j’ai serrée contre moi dans ma fuite
Pour que tes soupapes ne se brisent point,
Transportée de maison en bateau et de bateau en train
Pour que mes ennemis puissent continuer,
Près de mon lit, à ma douleur
Jusqu’au seuil de la nuit et dès mon réveil,
De me parler de leurs victoires et de mes misères,
Promets-moi de ne pas devenir muette tout d’un coup.


En évoquant la radio, nous ne pourrions conclure sans rappeler les intuitions de Mc Luhan : la radio lui apparaissait alors comme le dernier représentant d’une pensée « linéaire » et totalitaire, tandis que la télévision nous ouvrirait toutes grandes les portes du village planétaire.

Autant de stéréotypes à écarter. Evoquons juste quelques uns des avantages inégalables de la radio : son coût modique, sa souplesse, son accessibilité, sa mobilité, sa capacité d’adaptation aux innovations, etc. En 1896, la première liaison T.S.F. était réalisée par Marconi sur 3 km, au large de l’Angleterre. Plus d’un siècle plus tard, nous ne pouvons que nous rendre compte de la complétude de ce média. Plus encore aujourd’hui qu’hier, elle est une refuge et une espoir.

Un refuge pour les déçus de la télévision, parce qu’elle est plus proche de tous les publics, parce qu’elle est plus aisément accessible, partout, parce qu’elle est sait mieux que d’autres médias, qui sont moins discrets, échapper quand il le faut à la vigilance des censeurs et à la frénésie des réglementations.

La radio représente aussi un espoir : n’est-elle pas, en effet, plus accueillante pour les « mandarins », ceux qui recherchent le sens, qui tirent la société vers le haut, qu’il s’agisse des savants, des artistes, des créateurs ou de ceux qui agissent en direction du bien commun ? Dans l’imagination et la création, la radio a toujours su trouver son royaume et son triomphe. Puisse-t-elle, une fois encore, à la veille de l’an 2000, indiquer le chemin de la liberté aux autres médias : comme en 1940, 1944, 1968 ou 1992 (cfr note 52).

NOTES :
(50)
Ugeux, W., op cit., pp. 112-113.
(51)
Ugeux, op cit., pp. 123-124.
(52)
Bamberger, M., La radio en France et en Europe, Paris, PUF, 1997, p. 5.

Textes extraits du Mémoire (1998) de Mme Agnès DENOËL
"LA RADIO EN GUERRE"
SON ROLE DANS LA LIBERATION
A TRAVERS LA MISSION SAMOYÈDE