Mission Samoyède

Blog consacré à la Mission Samoyède (1940-1945) et à son initiateur, le Baron Paul-M.G. LÉVY (1910-2002)

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2005/11/22

M.S. 5-8 : Samoyède en action : difficultés de l'occupation

1. - Huit « planques » disséminées aux quatre coins du pays
Samoyède, comme nous l’avons dit, a l’intention, directement après la Libération, de faire fonctionner huit stations d’information : deux à Bruxelles, trois en Flandre et trois en Wallonie. En réalité, on ne parvint à en mettre en service que quatre.

Chaque émetteur de province jouit d’une indépendance complète. Les instructions qu’il reçoit lui donne pleins pouvoirs pour faire ses programmes et ses bulletins d’information ; du personnel spécialisé sera adjoint et des disques de phono seront fournis dans les premiers jours de la Libération. De plus, une liaison sur ondes courtes est prévue et chaque émetteur dispose d’un code qui lui permet de demander des instructions au poste central de Bruxelles. Chaque émetteur fonctionne sur cristal et une longueur d’onde propre lui est assignée. Il faut également ajouter à ce dispositif le recrutement d’une équipe pour la défense et la protection des locaux le jour J.

Il est à souligner que l’occupant ne trouva jamais le moyen d’infiltrer un seul des agents dans la branche technique du réseau. Seuls des éléments de l’émetteur de Diest tombèrent entre les mains de l’ennemi à la suite d’une dénonciation locale. En réalité, les Allemands n’eurent jamais aucun soupçon sur la réalisation d’une telle entreprise clandestine performante et organisée à l’insu de leurs services de dépistage.

Revenons à présent plus précisément sur ces huit « planques » disséminées aux quatre coins du pays :

· Courtrai : François Landrain se rend, sur les conseils de Jan Boon, chez le prêtre Gillon à Courtrai. Cet ecclésiastique était en effet une des figures clés de la radio privée de Flandre-Occidentale (W.V.R.O.) avant-guerre. Il accepte de s’allier à la mission Samoyède et l’émetteur de Courtrai est, grâce à la précieuse collaboration d’Etienne Vergote, le premier des émetteurs Samoyède en état de marche. Mais le 21 juillet 1944, toute l’installation est détruite par un bombardement... anglais ! Vergote recommence avec acharnement, l’objectif restant la remise en service du W.V.R.O. dans les premiers jours de la Libération. Le 1er septembre, un nouvel émetteur est opérationnel. Mais il ne fonctionna cependant pas, pour des raisons peu claires, au moment voulu.

· Houdeng-Aimeries : Depuis son château de Génival, à Houdeng-Aimeries, Louis Roland dirige l’équipe Samoyède : il construit et dissimule l’émetteur hennuyer non transportable. La fin de l’oppression allemande sera annoncée sur les ondes au Hainaut par Louis-Philippe Kammans, le 5 septembre 1944.

· Namur : Edgard Maréchal et Gaston Bruyère permettent à l’antenne namuroise de prendre effet dès le 5 septembre. Georges Kuhn assumera le rôle de speaker en ce jour de joie. Nous y reviendrons au chapitre suivant.

· Bruxelles : François Landrain, outre l’aide proposée par Edouard Binard, entre en contact avec Georges Dursin, Annie Vandenbrouck, sa fille Eliane et André Colens. Ces derniers possèdent une cave Avenue Louise et proposent d’y dissimuler l’émetteur. Mais, le 3 septembre, jour de la Libération, l’humidité gagne la cachette et provoque un court-circuit dans les installations secrètes. Le travail acharné de toute une équipe effondrée permet de faire fonctionner l’émetteur le 6 septembre à 18h. André Guéry aura ce jour-là le privilège d’annoncer aux Bruxellois l’heureuse nouvelle de leur Libération.

· Liège : Arthur Dabompré est désigné responsable de l’équipe liégeoise par François Landrain début juillet 1943. Jean Mertens prend le micro le 8 septembre, jour où les troupes américaines prennent la ville alors que la rive gauche de la Meuse est encore aux mains des Allemands. Les émissions sont cependant interrompues le 9 septembre à la demande du commandant américain et reprises seulement en octobre. L’émetteur fonctionnera sous les bombardements V1 et pendant l’offensive allemande des Ardennes.

· Anvers : Landrain établit un contact en mars 1943 avec René Verstraepen. Au cours des mois qui suivent, ce dernier intègre l’Armée Secrète. Sa succession est assurée et le concours du matériel de l’ancien poste privé d’Anvers permet la construction de l’émetteur. Malheureusement, installé à Schoten - toujours sous la botte allemande après la libération d’Anvers - l’émetteur de Samoyède ne fut pas en mesure de fonctionner.

· De Pinte : Sur ordre de Landrain, André Seydel prend contact avec les frères Anthierens, et au printemps 44, l’émetteur est prêt. Mais, après la Libération, on le transféra pour des raisons techniques à Gand où il fut utilisé.

· Diest : Pour le Limbourg, François Landrain s’adresse au Père Bergs qui s’adjoint les services de Gérard Keersmaekers déjà membre du réseau de renseignements Marc et de l’Armée de Belgique (la future Armée Secrète). Ce dernier est arrêté et meurt en février 1945 à Buchenwald. De nombreuses arrestations ayant eu lieu dans la région de Hasselt, Landrain estime dès lors inutile et dangereux de remonter la cellule de Diest : rien ne sera plus tenté dans cette région.


2. - Samoyède et les émetteurs privés

La plupart des émetteurs privés indépendants (au nombre de 16) se sabordèrent en mai 1940. Ils empêchèrent de la sorte l’occupant de s’adresser à la population par leur canal pour faire de la propagande, semer la panique ou accroître encore la confusion générale (cfr note 30).
La mission Samoyède tente pourtant de faire appel à la collaboration de ces émetteurs privés d’avant-guerre : malgré tout certains avaient pu conserver une partie de leur matériel technique. Soulignons que seul l’émetteur privé de Courtrai fut associé à part entière à Samoyède. A` ce propos, rappelons en effet la visite de Frans Mertens, en février 1943, au Couvent des Carmes de Courtrai où il est reçu par le Père Léopold, l’un des membres influents du Conseil d’Administration avant-guerre de la station locale W.V.R.O. (l’émetteur privé de Courtrai - le West-vlaamse-radio-omroep). En mai 1940, l’émetteur privé est tombé entre les mains allemandes qui le transforment en station de brouillage à la Pentecôte 1941. La nouvelle « prise » est localisée dans la petite commune de Vichte. En s’assurant la collaboration des membres de l’ancien émetteur privé, la mission Samoyède visait un double objectif : d’une part, réduire au silence par une action de sabotage, l’ancien émetteur du W.V.R.O. à Vichte - qui brouillait les émissions de la B.B.C. - et d’autre part, construire une nouvelle installation pour Courtrai, susceptible d’entrer en service le jour même de la libération de la ville. Le Père Léopold saisit cette occasion pour demander une confirmation de son mandat. Aussi une rencontre a-t-elle été organisée avec Jan Boon en tant que représentant de l’Autorité (la création de la R.N.B./B.N.R.O. n’était alors pas encore connue) (cfr note 31).

NOTES :
(30)
Ces émetteurs dissimulés, détruits ou convertis par les Allemands en postes de brouillage, tel celui de Vichte, ne renaîtraient plus après quatre ans d’occupation. Comme pour l’I.N.R./ N.I.R., leurs licences avaient été retirées le 4 mai 1940 par le ministre des P.T.T. moyennant un préavis de deux ans.
(31)
D’après Veldekens J. et de Kriek J.R., « Commentaires relatifs à l’article de Jean-Claude Burgelman » in Cahiers du Centre de Recherche et Etudes historiques de la Seconde Guerre mondiale, Bruxelles, mai 1989, n°12, pp.4-5.


3. - A` la recherche de matériel « introuvable »
Il faut se replacer dans les caractéristiques technologiques de l’époque. Pour atteindre l’ensemble du territoire, un seul émetteur idéalement dissimulé dans Bruxelles n’eût été que ridiculement faible. A` cela s’ajoute la prévision quant à la libération par étapes du territoire belge. Il fallait donc penser à un minimum de huit émetteurs. Si la fabrication du châssis s’avérait aisée, il n’en était pas de même pour la taille des cristaux de quartz. En effet, l’épaisseur de leur lame s’avère caractériser la longueur d’onde de l’émetteur. De plus, les lampes d’émission n’existent plus sur le marché belge. Pour parer à cette carence, que ne faudra-t-il pas trouver ? Des condensateurs d’accord à partir de plaques d’aluminium, des condensateurs de filtrage, des tensions d’alimentation anodiques. Denrée particulièrement indispensable ? Le fil de cuivre. Il faut prévoir des quantités impressionnantes mais penser aussi à s’adjoindre des spécialistes du bobinage à la main pour obtenir des selfs dont le nombre de tours de ce fil est calculé en fonction de la longueur d’onde. Il faut en outre ajouter à ces trésors rares des transformateurs nécessaires à l’alimentation des filaments de chaque lampe à partir de 220 volts alternatifs, et enfin pour parachever l’ensemble, des groupes électrogènes à essence censés fournir cette énergie. Il fallait en effet être indépendant de toute fourniture de courant quels que soient les aléas des combats.

Et le risque dans tout cela ? L’occupant ne lésinait pas : détenir l’élément quelconque d’un émetteur équivalait à détenir une arme et son propriétaire était passible de la peine de mort. On comprend par là l’importance de ceux à qui incomba la réalisation et la coordination du volet technique de l’opération Samoyède.

Ce réseau, qui entraînait des installations considérables (chaque station comportait un minimum de 5 m3 d’appareils reliés entre eux et qu’il fallait camoufler), put notamment être établi grâce à l’aide qu’apportèrent à Samoyède des dirigeants ou techniciens des stations privées, ainsi que des amateurs radio-émetteurs. La totalité du matériel, y compris les précieuses lampes d’émission, fut trouvée sur place ou volée aux Allemands, ce qui constitue une prouesse.


4. - Deux parachutages, pas un de plus

Le problème des lampes d’émission paraît insoluble. François Landrain s’inquiète à juste titre. La voie des airs semble être l’unique solution. Pour obtenir la coopération des Anglais, Freddy Veldekens doit convaincre Londres de façon urgente. En effet, ces fameuses lampes constituent un des éléments clé du processus de fabrication des futurs émetteurs. De leurs caractéristiques découle la spécificité en cascade d’un grand nombre d’autres particularités du système à construire. De plus, en mars 1943, nul ne peut prévoir combien de temps dureront les hostilités : avec des émetteurs non transportables en cas d’alerte ou de fouille, l’urgence et la discrétion deviennent vite pour nos deux compères les seuls mots d’ordre.

Une fois Londres prévenu, il faut encore faire admettre des terrains de parachutage à la R.A.F. Le centre nerveux de Samoyède installé à Bruxelles impose un lieu de réception relativement proche et ce, afin d’éviter au maximum un trop long acheminement du matériel. Car la vigilance des Allemands s’accentue. Il faut donc un parachutage éclair, de nuit, avec évacuation ultra rapide du matériel vers des caches sans faille. Il faut de plus prévoir des groupes de réception ainsi que des groupes de balisage des pistes munis de torches orientant le pilote au moment critique. La Campine et les Ardennes étant trop éloignées, il ne restait que des zones périlleuses.

Le terrain agréé par la R.A.F., il fallait encore en déterminer les coordonnées exactes ; rares étaient les professionnels de ce genre de calcul au sein de la mission. Enfin, même si tout paraissait parfaitement au point, la R.A.F. devait encore paraître au rendez-vous. La météo restait une inconnue de taille avec bien d’autres contingences. Les messages étaient-ils reçus, les pilotes étaient-ils sûrs ? Toujours est-il que seuls deux parachutages furent réceptionnés.

Dans la nuit du 18 au 19 août 1943, trois conteneurs furent largués à Kester (cfr note 32), à 9,5 km à l’ouest de Halle. Ils contenaient des films, quatre récepteurs radio, dix revolvers, 500 cartouches, du matériel incendiaire, des vivres, un message et un nouvel émetteur pour le télégraphiste Léon Bar. Mais, les Allemands en entendirent parler, trouvèrent le lieu de largage et fouillèrent la région. Il ne leur fut pas difficile de trouver la cache : des traces de pas et celles des containers heurtant le sol leur en indiquaient la voie. Plusieurs membres du comité de réception furent arrêtés.

Le deuxième largage eut lieu un peu plus au nord, à Lennik, le 10 janvier 1944. Londres avait promis 15 conteneurs, mais il n’en fit parvenir que deux. Cette fois, la chance paraissait être au rendez-vous, et le matériel plus adéquat, à première vue du moins : des lampes étaient cassées dans leur emballage réalisé de manière non conforme pour ce genre de largage. De plus, sur sept émetteurs de radio reçus, quatre étaient de qualité à la limite de l’acceptable, les trois autres fonctionnaient sur des piles trop faibles de fabrication anglaise, introuvables en Belgique. On trouvait encore des revolvers et du matériel de propagande.

NOTE :
(32)
Kester était, avant la guerre, le haut lieu du mouvement extrémiste flamand où Staf Declercq avait commencé sa carrière d'instituteur.


5. - Des missions parallèles confiées à Samoyède

Côté cinéma - grâce à Herman Thielemans - et côté presse - grâce à Jean Wayers - la mission Samoyède trouve encore de remarquables moyens pour s’exprimer.

Le contrôle des cinémas et la distribution des documentaires et des longs métrages sont donc assurés, dès la Libération, par l’équipe de Thielemans. Elle rassemble les films d’origine anglo-saxonne d’une part et d’autre part, assure la prise des films tendancieux du « journal filmé » allemand, principalement les coupures qui y étaient faites pour donner à l’information cinématographique sa tendance spécifique. Ces bobines serviront même de preuve à charge des collaborateurs et participants aux manifestations rexistes. L’équipe monte de plus un film sur la libération de la capitale belge, avec les productions anglaises et américaines et le diffuse rapidement dans les salles.

Côté matériel de presse, sous l’autorité de Jean Wayers - Directeur à l’époque d’une certaine fédération des imprimeurs de Belgique -, le réseau s’active pour procurer encre et papier aux imprimeurs chargés de la propagande au moment de la libération du pays. Ainsi, le jour J, il y avait un peu partout dans le pays des imprimeries approvisionnées, personnel compris.

Londres ordonna également à Samoyède de détruire le fichier contenant les coordonnées des propriétaires d’un appareil radio, fichier conservé dans les bureaux de la R.T.T. à des fins fiscales. Les Allemands semblaient s’y intéresser dans le but supposé de réquisitionner les récepteurs (cfr note 33). Ainsi, Jan Boon favorisa une rencontre entre François Landrain et Ludovic Bas, ingénieur et sous-directeur de la R.T.T. Un premier essai de destruction fut manqué le 23 octobre 1943. Par la suite, le personnel de la R.T.T. détruisit quelques 200.000 fiches et l’adressographe correspondant. Geste bien inutile, si l’on sait que les Allemands avaient cessé de s’y intéresser et qu’en date du 10 mai 1944, le bâtiment qui le contenait fut détruit par un bombardement mal exécuté.

La mission Samoyède, grâce à un réseau d’opérateurs sans-fil hautement spécialisés, parvint, non sans pertes douloureuses, à maintenir un contact permanent avec le gouvernement belge à Londres ; elle servit aussi de point de liaison avec de nombreux autres réseaux d’action ou mouvements de Résistance et disposait d’un comité de réception de parachutages qui fonctionna plusieurs fois. Elle prêta son assistance directe à la mission Stentor. En effet, l’idée de faire bricoler des récepteurs de radio fonctionnant sur piles et de constituer un petit noyau de journalistes de confiance auxquels les Alliés feraient appel dès la libération du territoire, naquit à Londres. François Landrain et quelques autres agents imaginèrent alors quelques récepteurs pour être branchés sur les longueurs d’ondes des émetteurs, mais il était impossible de multiplier les exemplaires de manière à pallier les éventuelles coupures générales de courant électrique. Ainsi fut plus précieux, plus important, la cellule de journalistes constitué pour se mettre immédiatement à la disposition de William Ugeux (cfr note 34) lors de son retour à Bruxelles. En cas de défectuosité de l’émetteur bruxellois au moment voulu, Stentor devait permettre de diffuser malgré tout les consignes, conseils, etc. adéquats. Comment ? En la diffusant grâce à des haut-parleurs installés sur le toit de camionnettes sillonnant la ville.

La dernière grande action parallèle de Samoyède avant la Libération assurera l’opération de sauvetage de l’immeuble principal de l’I.N.R./N.I.R. de la Place Flagey, avec le matériel qu’il abritait, contre sa destruction par les Allemands qui battaient en retraite.

NOTES :
(33)
Les Allemands avaient, peu de temps avant, réquisitionné les récepteurs hollandais.
(34)
W. Ugeux, fait, pour la période de 1944 à 1945, partie d’un comité chargé de préparer le retour en Belgique libérée. A` la Libération, il est nommé responsable de l’information sous l’autorité de l’Etat-major interallié et du gouvernement belge.
Textes extraits du Mémoire (1998) de Mme Agnès DENOËL
"LA RADIO EN GUERRE"
SON ROLE DANS LA LIBERATION
A TRAVERS LA MISSION SAMOYÈDE